De la Sainte Victoire au Mont Ventoux

Par la marche, l’homme réagit aux travers du monde moderne, assouvit son désir enfoui de légèreté et d’authenticité, se libère des pesanteurs d’un quotidien compliqué, défait ses chaînes pour renouer des liens. Il n’y a pas de séduction dans la marche, rien que l’acte mécanique de mettre un pied devant l’autre. Vous rendez-vous compte, alors, à quel point les pensées qui nous encombrent la tête galopent ? Par la répétition des pas, comme un mantra, s’affûte la capacité d’émerveillement, naît le silence d’une joie profonde, parfois teinté d’un zeste de souffrance. Le tour de France exactement, Lionel Daudet.

Introduction

Il y a quelques mois, je quittais la région d’Aix-en-Provence pour m’installer au pied des Dentelles de Montmirail, dans le Vaucluse. À l’époque, j’aimais monter à la Croix de Provence, au sommet de la Sainte Victoire. Lorsque l’été approchait, je profitais des longues journées pour y grimper après le travail. Je m’asseyais simplement en haut, et j’écoutais le silence. Le panorama, je le connaissais par cœur, mais je ne m’en laissais pas. Aujourd’hui, je découvre le mont Ventoux et ses contreforts. Véritable montagne, capricieux, il est un incontournable terrain de jeu et d’entrainement au trail.

De la Sainte au Mont Chauve court un fil d’Ariane, le GR9. Pourquoi ne pas faire la route à pied ?

J’ai effectué ce trek seul, en bivouac et en autonomie complète. Je me suis imposé 3 règles :

  • Parcourir l’intégralité du chemin en marchant.
  • N’avoir recours à l’argent sous aucun prétexte.
  • N’utiliser qu’une carte et une boussole. Mon GPS sera un dispositif de sécurité à n’utiliser qu’en cas d’urgence.

La préparation

Chaque départ est précédé par la préparation du matériel. Tout en restant mesuré, je m’impose de n’emporter que le strict minimum. Mon paquetage est quasiment identique à celui emporté lors de mon Tour du Mont Lozère. Pour le couchage, une tente Vaude ultralight, un duvet Blue Kazoo de chez Northface et un tapis en mousse recoupé au niveau de la taille. Ma trousse à pharmacie est minimaliste et comprend 3 pansements, 3 doses d’antiseptique et des ciseaux miniatures. J’emporte un réchaud ultralight, 200g de gaz, une poche à eau de 2L ainsi que deux bidons « softflasks » de 500ml.  Ce matériel me permettra de réhydrater 5 jours d’alimentation lyophilisée. J’alternerai 3 menus, pâtes bolognaise, pâtes au poulet et lentilles/purée. Pour le petit déjeuner, ce sera muesli au chocolat. Je m’habille comme d’habitude : un buff, un t-shirt en laine de mérinos, une veste coupe-vent HyVent de chez Northface, un pantalon D4. Pour le change, j’aurai au fond du sac 1 boxer, une paire de chaussettes, 1 t-shirt mérinos.

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Le matériel

Ce trek sera également l’occasion d’essayer deux nouveaux équipements : les chaussures Speedcross Vario de Salomon, et l’excellentissime doudoune Gosht Whispered de chez Moutain Hardwear. Pour m’orienter, une boussole et plutôt que d’emporter les cartes entières, je me contente de photocopies centrées sur le parcours. Enfin, en ce qui concerne l’électronique je m’équipe d’une Petzl, d’un appareil photo, d’une montre de rando, d’un téléphone portable et d’une batterie externe pour recharger l’ensemble de ces équipements.

J1 : Sainte victoire-Bèdes :

27km  1066 D+

Le train ralentit, puis s’arrête. Et voilà que je débarque sur le quai de la gare d’Avignon. Autour de moi, des voyageurs qui partent en week-end, des vacanciers, des skieurs… mais pas un seul randonneur ! Il faut dire que nous sommes en février et que ce n’est pas vraiment la saison. Mais la météo est plutôt bonne et les prévisions encourageantes. Aussi, je ne suis pas inquiet.
Alors que je sors du hall, je retrouve Jules qui m’attend. Très vite, il finit par me demander « Pourquoi tu fais des trucs comme ça ? ». Pour le réduire à quia, il aurait fallu citer Sylvain Tesson « Nous sommes seuls responsables de la morosité de nos existences. Le monde est gris de nos fadeurs. La vie parait pâle ? Changez de vie, gagnez les cabanes au fond des bois si le monde reste morne et l’entourage insupportable ». Évidemment, je ne suis pas capable de retenir de telles tirades !
J’ai connu Jules pendant mes études. Judoka compétiteur, c’est aussi un passionné de musculation. À chaque fois que nous nous retrouvons, ses biceps sont toujours un peu plus volumineux, ce que je ne manque pas de lui faire remarquer. Je me moque, mais c’est pour lui un compliment. Je soupçonne qu’il se soit fixé pour objectif d’avoir des bras plus gros que mes cuisses, ce qui finira certainement par arriver s’il continue comme ça. Il m’emmène déjeuner chez une amie, Mathilde, que je rencontre pour la première fois. Je prends conscience qu’il s’agit du dernier vrai repas que j’ingèrerai avant une petite semaine, ce qui le rend encore meilleur.
Nous prenons ensuite la route vers Salon-de-Provence, où nous récupérons Pierre et Sarah, puis nous arrivons enfin au pied de la Sainte-Victoire.
Pierre est mon meilleur ami. Nous avons beaucoup partagé dans le domaine du sport. Crapahute dans les Alpilles, le trail Gap’encime, la Saintélyon ou encore durant notre voyage à vélo « Adge – Bordeaux ». En effet, nous ne savions pas quoi faire de notre semaine de vacances en avril. Aussi, en quelques jours, nous avons mis sur pied un petit périple à vélo le long du canal de l’entre-deux mers. Objectif : manger un cannelé à Bordeaux. Nous n’avions ni vélo de route ni de VTC, mais des VTT peu adaptés à ce genre de voyage.

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Nos vélos prêts pour l’aventure !

D’ailleurs, il était impossible de fixer un porte-bagage sur le mien. Aussi, nous avions bricolé un système  de  porte-bagage se fixant directement sur le tube de selle. Chez Intersport, j’avais acheté un sac pour enfant à 9€ que nous avions rempli avec le strict minimum, qu’il s’agisse de vêtements, ou matériel de réparation. Nous avions attaché ce sac sur le porte-bagage de fortune de mon vélo en le recouvrant d’un « rain cover » emprunté à un sac de randonnée. Pierre, lui, transportait la tente et les duvets. Après un voyage en train chaotique, nous arrivions à Agde. C’était le top départ ! Nous avons roulé plus de 100 km par jour pendant 5 jours, avec une ultime étape de 150km entre Agen et Bordeaux. Pour quelqu’un comme moi, peu habitué au vélo, ça n’a pas été facile ! Je ne suis pas près d’oublier l’étape Toulouse-Agen : quel vent !

Depuis le parking de la Sainte-Victoire, notre petit groupe se met en marche sur un sentier que je connais par cœur. Il fait beau et nous arrivons rapidement au niveau d’un petit éboulis dont je garde un étrange souvenir. Un soir, alors que je redescendais du sommet, j’ai découvert un homme en train de convulser. Lorsque je me suis approché de lui, il s’est réveillé en refusant catégoriquement que je contacte du secours. Il m’expliqua, avec un fort accent italien, avoir chuté puis s’être évanoui en raison d’une violente douleur au genou.  Comme je trouvais cela étrange, je l’ai questionné un moment sur un éventuel choc à la tête. Il m’assura qu’il se sentait bien et me demanda de l’aider à rejoindre la route pour faire du stop. Heureusement, nous n’étions plus très loin du goudron. Une fois en bas, je l’ai conduit à l’hôpital et je n’ai jamais eu de nouvelles. Depuis ce jour, je surnomme cet endroit «le pas de l’italien ».

Petit à petit, nous nous élevons pour découvrir, à l’horizon, les monts de Provence. De temps en temps, nous croisons quelques marcheurs venus profiter comme nous des ce panorama incroyable. À mesure que nous nous élevons, nous apercevons peu à peu l’enceinte du prieuré agrippé à la montagne. On y entre par un porche de pierre, où flotte un drapeau catalan. Dans l’enceinte, se trouvent une petite cour pavée et une chapelle où des messes sont parfois dites.

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L’ascension de la Sainte Victoire

Passé le prieuré, nous grimpons jusqu’à la croix de Provence où souffle une légère brise. Le ciel est dégagé  et nous en profitons pour admirer les reliefs qui s’élèvent à l’horizon. Après la photo souvenir, nous nous séparons. Pierre, Sarah, Jules et Mathilde redescendent vers le parking tandis que je démarre cette aventure solitaire en me dirigeant vers Vauvenargues. Je grimace un peu en regardant ma montre. Il est bientôt 16h et je sais que je vais devoir marcher de nuit pour atteindre mon objectif du jour. Aussi, je presse le pas et je dévale le large chemin qui redescend de la Sainte Victoire.
Très vite, je rejoins le village de Vauvenargues et dans la précipitation, je rate une bifurcation du GR. Me voici alors en train de suivre lentement les nombreux virages de la route touristique menant à Jouques. Heureusement, je ne croise aucune voiture et le paysage est agréable. Comme la nuit tombe, je décide de sortir ma frontale, qui m’échappe des mains et s’écrase sur la rocaille. Je panique un peu en voyant que des pièces se sont déboitées et qu’elle ne s’allume plus. Sans Petzl, le trek sera beaucoup plus compliqué. Heureusement, cette lampe est solide et se remet à fonctionner parfaitement une fois les pièces remises en place. Je continue donc ma route et je finis par retrouver le GR. Cependant, le balisage et ma carte indiquent des itinéraires totalement différents. De nuit, il est difficile d’avoir une vue d’ensemble et je décide de continuer à suivre la route comme le préconise la carte. Je compte les virages, je calcule les distances, je repère les épingles car cette fois je ne veux pas me tromper. J’ai l’impression d’être seul au monde, il n’y a pas un bruit et j’éteins ma lampe pour contempler les étoiles. Les kilomètres s’enchainent et je finis par m’engager sur un sentier, sans être persuadé qu’il me mènera où je veux. Aussi, lorsque je découvre quelques mètres plus loin les marques rouges et blanches du GR je saute presque de joie !

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La Croix de Provence (946m)

Je commence à fatiguer et j’ai hâte de planter mon bivouac. Le chemin pénètre dans une forêt obscure puis grimpe vers le village de Bèdes. Sur ma gauche, je déniche une zone boisée où je m’engouffre pour installer mon bivouac. Il est bientôt 22h, ma montre indique 4°C et il fait très humide. Bien au chaud dans ma doudoune Gosht Whispered, je fais chauffer un demi-litre d’eau afin de réhydrater mes pâtes au poulet et je profite du reliquat pour me faire un thé. Le ciel est dégagé et la lueur des étoiles perce à travers les branchages.
Je ne déroule mon duvet qu’au dernier moment afin qu’il ne s’imprègne pas l’humidité ambiante. Lorsque je m’y glisse, je commence à somnoler. Le silence est total.

J2 : Bèdes- Grand Lubéron

34 km  1200D+

Il est 5h45, la montre vibre et je sors doucement du sac de couchage. La sensation de froid est immédiate et je sourie en découvrant que les parois de la tente sont gelées. Le thermomètre indique -2°C, impeccable. Je m’habille rapidement et chaudement et pour ne pas mouiller mes gants, je démonte la tente à mains nues. Je grogne un peu car les tubes sont soudés entre eux par le gel. Petit à petit, mes mains s’engourdissent et je décide de changer un peu le processus de démontage pour me faciliter la tâche. Quelle erreur ! Un piquet se décroche violemment et vient se fracasser sur mon visage. Cette fois je couine carrément, persuadé d’avoir le nez cassé. J’ai l’air malin, tout seul au milieu de nulle part, les mains paralysées par le froid et le nez en vrac. Mais la douleur passe doucement et je termine de ranger en roulant la bâche glacée. En mangeant mon petit déjeuner je me délecte de chaque particule de chaleur que m’apportent le muesli et le thé puis je me mets rapidement en route.
Le GR n’étant pas très bien balisé sur ce tronçon, je prends régulièrement le temps de consulter ma carte pour assurer mon itinéraire. Peu à peu le jour se lève et je contemple un instant la lumière scintiller sur l’herbe givrée.

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Lavandes givrées

Au loin je commence à apercevoir les gorges de la Durance, mais aussi les Alpes enneigées. Lorsque le sentier s’engouffre dans un bois, je rencontre un marcheur qui comme moi, parcourt le GR9. Adrien marche avec son chien depuis quelques jours déjà. Nous sommes très surpris l’un l’autre car nous ne pensions pas croiser d’autre randonneur à cette époque de l’année. Nous parlons de notre passion pour le voyage à pied et je lui confie mes mésaventures du matin. Il me confie qu’il a lui aussi beaucoup souffert au moment de plier la tente !

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Les Alpes à l’horizon

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Le pont Mirabeau

Nous passons la Durance et faisons route ensemble jusque Mirabeau. Au village, je ravitaille en eau tandis qu’il achète des vivres en échangeant des paquets de cigarettes avec l’épicière. Original ! Puis, nous nous séparons car Adrien veut marcher vers l’Est tandis que je file plein Nord.
Je dépasse un vieux mas et deux chiens sortent en aboyant. Plutôt amicaux ils se mettent à marcher derrière moi. Je fais ce que je peux pour les empêcher de me suivre, mais je crois que comme moi, ils aiment se promener. Après m’être arrêté quelque temps pour déjeuner, je décide de quitter le GR qui fait un détour. Ce passage « à travers la verte » ne décourage pas les deux chiens qui continuent de m’accompagner.
Le temps est superbe et je profite du soleil qui illumine les collines alentour. Le paysage est splendide, typique du Vaucluse. Le sol est caillouteux, presque jaune et la végétation rase. La nature semble déjà gorgée de soleil et inspire un sentiment de bien-être. À l’horizon, j’aperçois déjà la chaine du Grand Lubéron que j’espère atteindre aujourd’hui alors que la Sainte Victoire s’élève au loin derrière moi.
J’emprunte des chemins de plus en plus douteux, je passe dans les buissons, je me baisse sous des branches, je me griffe, je râle un peu, mais par chance, je retrouve toujours de larges pistes où je peux facilement me repérer. Les deux chiens, imperturbables, sont toujours là. Je finis par rejoindre le GR, qui longe désormais une petite route de campagne. Une voiture s’arrête pour m’engueuler à propos des chiens qui marchent au milieu de la voie. « La prochaine fois je les écrase tes clébards ! ». J’explique tant bien que mal au conducteur que je n’y suis pour rien, qu’ils ne sont pas à moi et qu’ils ne m’écoutent pas.

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Compagnon de route

Après quelques péripéties canines, je finis par arriver à La Bastide-des-Jourdans, un peu fatigué. Je m’octroie une petite pause et j’en profite pour contacter les propriétaires des chiens. Je ne l’ai pas fait plus tôt puisque car il aurait été très difficile de fixer un point de rendez-vous au beau milieu de la garrigue. Les maîtres n’en reviennent pas, ils habitent à plus de 20km de là. Alors que je les attends, je vois arriver Adrien au loin. Lorsqu’il me rejoint, il m’explique avoir décidé d’abandonner l’est pour prendre un cap nord.
Soudain, les passagers d’un Kangoo jaune nous font signe. Ce sont les propriétaires des deux fuyards. Nous discutons un moment et ils restent bouche bée lorsque je détaille l’itinéraire que nous avons parcouru aujourd’hui. Les chiens repartis vers Mirabeau, nous nous mettons en route avec Adrien en direction de Vitrolles-en-Lubéron. Le sentier fait un détour par les collines avant de rejoindre la D216, à 1km du village. Nous longeons donc la route pendant quelques minutes et nous en profitons pour faire plus ample connaissance. Adrien est grenoblois, parcourt le GR9 depuis la Sainte-Baume et fait route avec son chien vers Montélimar. Si j’aime marcher seul, les rencontres avec d’autres randonneurs sont souvent agréables. On se tutoie tout de suite, on échange des anecdotes, des astuces, des conseils et l’on retrouve généralement chez l’autre des valeurs qui nous sont chères.
À Vitrolles-en-Lubéron, nous nous séparons encore une fois. Adrien souhaite contourner la crête alors que je veux y monter à tout prix. Je lui souhaite bonne chance pour son voyage et je commence à grimper rapidement, pressé par la nuit qui tombe à toute vitesse. Lorsque j’arrive sur la crête, les étoiles scintillent déjà.

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Il est 20h. Je craignais d’être exposé à un fort mistral, mais le vent ne souffle que modérément. En revanche, il ne fait que 4°C dans la tente et le ciel étant clair, la nuit s’annonce froide.

 

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Il ne va pas faire chaud

Je prépare un sachet de pâtes bolognaise, réjoui à l’idée d’avaler enfin quelque chose. Je n’ai ni pain, ni poivre, ni sel, ni tabasco, mais l’appétit tient lieu à la fois de condiment et d’assaisonnement. En guise de dessert, je m’accorde une barre Ovomaltine et je me glisse dans mon duvet.

« Pour toit vous avez le ciel, vous avez le vent pour habit et le monde sous vos yeux pour livre de chevet. Que rêver d’autre ? » On a roulé sur la terre, Alexandre Poussin.

J3 : Grand Lubéron – Lagarde d’Apt

40km 1650D+

La montre me réveille à 5h et je commence à ranger mon matériel. Il a gelé cette nuit et je suis affamé. Je n’ai pas beaucoup mangé la veille et l’organisme consomme plus d’énergie quand il doit luter contre le froid. Puisque j’avance plus rapidement que prévu, je transporte quelques rations en trop et je compte bien en profiter pour faire le plein de calories. Aussi, je m’accorde une double ration de muesli, du thé et une barre de céréales Isostar. Comme mes réserves d’eau sont presque épuisées, mon sac est considérablement allégé. Si c’est agréable, il faudra impérativement passer à la pompe au prochain village. Si je n’ai pas d’eau, je ne mange pas. C’est aussi simple que cela.
Ce matin, j’ai vraiment froid et je m’habille au maximum. Collant, t-shirt en mérinos, doudoune, coupe-vent, bonnet, buff, gants… Les chaussures adhèrent parfaitement aux cailloux qui ne roulent plus, emprisonnés dans la terre gelée.

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J’ai froid !!!

Je chemine calmement sur la crête en essayant de deviner les contours des villages qui m’entourent plus bas dans la vallée. Puis la luminosité augmente et le soleil commence à me réchauffer le dos alors que je file plein ouest. Le jour se lève et c’est tout simplement magnifique. Je m’arrête un instant pour contempler ce spectacle gratuit, simple et authentique. Comme pour la nourriture, je crois qu’il existe un bonheur bio. Je suis en train d’en déguster une belle tranche !

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Levée du jour depuis le grand Lubéron

Vers 9h, j’arrive au Mourre Nègre, sommet de la chaine du Grand Lubéron. Je profite de ce promontoire de choix pour contempler le géant de Provence que j’espère atteindre d’ici deux jours. Il semble écraser tous les monts alentour, presque trop haut, trop large dans ce paysage accidenté par des reliefs bien plus modestes. Le sommet du Mont Ventoux est enneigé et je croise les doigts pour que son ascension ne soit pas trop technique. J’abandonne encore une fois le GR9 pour naviguer sur un sentier qui plonge côté Nord, vers le Castellet. Il n’apparaît pas sur ma carte au 1 :75000, mais j’ai le sentiment qu’il me mènera où je veux. La trace est tortueuse, tourne, dégringole, s’efface, s’affirme, mais me conduit jusqu’aux portes du village. Je ne m’y attarde pas et je fais immédiatement route vers Saint-Martin de Castillon. Le chemin suit un moment la route puis se met à grimper, ce que je n’avais pas prévu. Ce n’est pas bien grave, mais cela prouve que je bâcle ma lecture de carte ! Je rumine un peu et je décide de faire une pause une fois en haut, profitant d’une aire de pique-nique. J’ai faim, mais je dois faire l’effort de me rationner. Aussi je me contente d’un sachet lyophilisé. Le plus difficile est de renoncer à rentrer dans l’épicerie du village pour acheter du pain, du saucisson et du fromage.

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Le Ventoux depuis le Mourre Nègre (1125m)

Je me remets ensuite en route, rassasié par le sentiment intense de liberté que m’offre cette aventure. Les kilomètres défilent et j’arrive, après quelques détours malheureux, aux portes du Colorado provençal. Je croise de nombreux promeneurs venus admirer cette ancienne carrière d’Ocre. Comme le soleil se couche, la lumière chaude et rasante vient enflammer la roche. Les couleurs sont très belles et je me perds quelque temps dans le parc.

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Des cairns au Colorado

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L’ocre

Ce soir, je ne sais pas très bien où dormir. Je pensais m’arrêter au Colorado, mais à présent, j’ai envie d’avancer plus loin. À Rustrel, j’abandonne le GR9 qui longe la route vers Saint-Saturnin-lès-Apte et je mets le cap au nord. Le sentier grimpe dans les bois et je m’amuse à accélérer pour faire la course avec le soleil. Plus je monte vite, plus je profiterai longtemps de la lumière du jour. Le paysage prend des allures de kaléidoscopes et de petites falaises se colorent tantôt en rouge, tantôt en rose. Le soleil finit évidemment par gagner, et me voilà qui marche dans la forêt à la lumière de ma lampe frontale.
Soudain, un grognement très sonore résonne sur ma droite. Je me fige, pour ne pas dire que je sursaute carrément. Le grognement reprend, des cailloux roulent. Instinctivement, je recule de quelques mètres sur le sentier qui est devenu très étroit. L’animal est toujours là, je l’entends respirer.  Cette chose grogne comme un chien, respire comme un cheval et a le pas lourd comme un sanglier. Dans ma tête je tente de raisonner : un chien serait déjà en train d’aboyer et un cheval n’a rien à faire ici. Il s’agit donc probablement d’un sanglier. Comme tout le monde le sait, cet animal a la fâcheuse habitude de charger et ce soir, je ne tiens pas à jouer au toréador. Je me mets à siffler, à faire du bruit pour effrayer l’animal en espérant qu’il parte de lui-même. Il bouge, il grogne il respire, mais ne se sauve pas. J’essaye de faire briller ses yeux à la lueur de ma lampe frontale, mais je ne vois rien. Lorsque j’essaye d’avancer sur le chemin, le raffut recommence. J’ai l’air malin, tout seul au milieu de la forêt en pleine nuit, tenu en respect par un mystérieux animal. Je recommence à faire du bruit, je lui dis des mots doux et d’autres plus rugueux. Soudain, le silence se fait. Je profite de l’occasion pour avancer le plus vite possible. Je ne ralentis pas pendant un bon quart d’heure, animé par une angoisse involontaire et totalement irrationnelle.
Il fait nuit et le sentier devient très étroit et se met à suivre un cap étrange. J’ai dû manquer un croisement. On enseigne parfois la survie en commençant par la règle des 3 : 3 secondes de panique et c’est l’accident ou la prise d’une mauvaise décision, 3 jours sans eau et c’est la mort par déshydratation, 3 semaines sans nourriture et l’on meurt de faim. Je viens de faire l’expérience de cette règle. Obnubilé par ma rencontre avec un sanglier-cheval, j’ai fait une erreur d’orientation. Il fait nuit, le froid est tombé et je suis perdu au milieu d’une forêt très dense. Je souffle un grand coup, je ressors ma carte. Mon téléphone n’arrête pas de vibrer : des amis m’envoient des blagues sur Facebook.  Quelle ironie ! Au milieu de ce bois, je suis en mesure d’interagir sur les réseaux sociaux, mais pas de me repérer. Je rebrousse chemin et j’arrive effectivement à un croisement qui ne figure pas sur ma carte au 1 :75000. Quelques minutes plus tard, j’atteins enfin le minuscule village de Lagarde d’Apt, juste sous le Signal Saint-Pierre (1256m), point culminant des monts de Vaucluse. Il fait très froid et les flaques sont déjà gelées. Je plante la tente entre les sapins afin d’être protégé du vent. Malgré mon duvet, je passe une nuit difficile et je compte les heures jusqu’au matin.

J4 : Lagarde d’Apt –  Jas Forest

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Il est 5h et je n’ai presque pas dormi. Je démonte ma tente le plus vite possible avant de plonger mes mains dans mes gants secs. J’ai tellement froid que je m’enfonce dans la nuit sans prendre de petit déjeuner, préférant attendre quelques heures que le soleil se lève.  Le GR traverse les bois et je repense à ma mésaventure d’hier. J’espère ne pas retomber sur des sangliers aujourd’hui ! Soudain, une biche traverse quelques mètres devant moi pour se retrouver à l’horizon l’instant d’après. Quelques secondes plus tard, une meute de chiens débaroule à sa poursuite. Heureusement, elle est déjà loin.
Le jour se lève timidement et la lumière vient faire scintiller la couche de givre qui recouvre les champs de lavande. Je m’adosse à une vielle souche et je commence à préparer un muesli au chocolat. Je sens les rayons du soleil qui me réchauffent et je me réjouis de cet instant de bonheur simple.  « Je ne veux pas savoir l’heure qu’il est, ni quel jour nous sommes, ni à quel endroit je me trouve. Tout cela n’a aucune importance. » Into the wild, John Krakauer.

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Le Ventoux s’approche

Je traverse des champs ayant été utilisés comme terrain d’aviation lors de la Deuxième Guerre mondiale, je me perds, je fais demi-tour, je me pers encore, je coupe « dans la verte », je sors la boussole, elle ne m’aide pas beaucoup, mais je finis enfin par croiser une route qui figure sur la carte. Je rattrape le GR9, un peu à court d’eau.
Le thermomètre a bien grimpé depuis ce matin et je marche désormais en t-shirt. En arrivant aux gorges de la Nesque, je décide de suivre un sentier en balcon au-dessus du canyon. Le paysage est incroyable et je me promets de revenir courir par ici. Je m’arrête un instant pour me reposer un peu et profiter du panorama. Comme je n’ai presque plus d’eau, je ne peux pas manger ce midi. « La soif, c’est une envie de mourir pour un verre d’eau. C’est aussi la promesse de ne plus jamais passer devant un robinet sans le saluer avec respect. » La marche dans le ciel , Alexandre Poussin.
Je redescends ensuite la rivière en contrebas et j’arrive au lac de Monieux. Je monte au village où je trouve enfin une fontaine pour faire le plein d’eau.

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La Nesque

Je rejoins ensuite le GR9 qui grimpe en lacets vers le Mont du Moustier, traversant ensuite de nombreux domaines de chasse. Déjà, je progresse sur les contreforts du Ventoux. Quelques kilomètres plus loin, à l’intersection du GR4 et 9, je tombe sur une cabane magique : la cabane de Jas de Forest. Puisqu’elle est ouverte aux voyageurs, je décide d’y passer la nuit. Il n’y a ni eau ni lumière et le mobilier est rudimentaire. Toutefois, la cheminée fera de moi un homme heureux.

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Monieux

Je dépose mon sac puis je sors ramasser du bois. Sous un petit abri, je trouve des buches sèches et j’en récupère suffisamment pour alimenter mon feu toute la nuit. Malgré une amorce convenable, je peine à l’allumer… Ai-je perdu la main ? Agacé, je décide de sacrifier mon stick à lèvre. Un mouchoir imbibé de labello fait un excellent allume-feu ! Cela fonctionne à merveille et les buches s’embrasent, faisant naître une ambiance chaleureuse dans l’abri.

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La cabane magique

Ce soir, j’ai suffisamment d’eau. Aussi, je mange la ration du midi en plus de ma ration du soir puis je digère près du feu en somnolant. J’étends enfin mon duvet au sol, à distance raisonnable du foyer –la plume, ça brûle- et je m’endors, bercé par le crépitement des braises.

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Il suffira d’une étincelle

J5 : Jas Forest – Mont Ventoux

25 km  900 D+ (retour parking inclus)

Je me réveille vers 5h, au chaud dans la cabane magique. Je me sens comme un dimanche matin, bien au chaud dans mon lit avec la cruelle envie d’y rester. Il ne reste que quelques braises rougeoyantes dans la cheminée. Après avoir consommé mon dernier sachet de muesli, je sors dans la nuit froide, prêt à gravir les derniers kilomètres avant la ligne d’arrivée. Le sol est gelé et la terre craque sous les pieds.
Soudain, la neige. Le jour se lève mais la lumière reste terne. La météo est mauvaise. Un épais brouillard, gluant, poisseux, s’accroche au Ventoux. On y voit comme au travers d’une pelle. Et lorsque j’arrive sur la crête, le vent se met à souffler, m’aspergeant de petites billes de glaces. Parfait ! Qui a dit que le Mont Ventoux n’était pas une montagne ?

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Le jour se lève et la météo va être mauvaise

Heureusement, je connais ce tronçon par cœur, et je peux continuer en sécurité. Dans le cas contraire, ces conditions météo m’auraient sans aucun doute fait renoncer. J’observe le Signal du Ventoux se rapprocher lentement alors que je marche désormais entre les fameux piquets rouge et bleus. C’est le moment de profiter de cette aventure. L’instant le plus intense n’est jamais au passage de la ligne d’arrivée, mais lorsque l’on arrive quelques mètres avant la fin. À ce stade, on sait que rien ne peut plus nous arrêter. Le simple fait d’apercevoir la ligne d’arrivée a ce pouvoir étonnant d’inhiber le doute et d’insuffler un extraordinaire espoir. Je garde en mémoire le souvenir incroyable des finishers de l’UTMB qui parcourent les derniers mètres dans le centre de Chamonix.  Certains boitent, d’autres souffrent de crampes impitoyables, mais tous trouvent au fond d’eux même l’énergie surprenante de terminer l’épreuve la tête haute. On s’émeut et les yeux des spectateurs rougissent lorsqu’un coureur termine l’épreuve en courant avec sa famille, ses amis, ses enfants… Que c’est beau le sport !

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Sur la crête

 

 

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Entre les piquets

À 9h, je me trouve enfin sur le toit du Vaucluse, à 1911m. Le vent souffle fort et le brouillard est épais. J’ai l’impression d’être seul au monde et pourtant, sous la neige, se trouve une route empruntée par des centaines de touristes qui montent en voiture durant l’été.

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Au sommet du Ventoux (1911m)

Mais aujourd’hui, l’instant m’appartient. En voyage, on trouve surtout ce que l’on apporte. Moi, j’ai amené une ligne d’arrivée. Si quelqu’un me croisait, il ne pourrait pas la voir et ne comprendrait pas pourquoi je suis si heureux de me trouver là, à cet instant précis. Et pourtant, l’émotion est vive, intime, secrète.

Si le coca file le diabète et les conservateurs le cancer, il est fort probable que le bonheur virtuel file le cafard. Sortons de chez nous, mangeons du bonheur bio !

« Vivre, c’est faire de son rêve un souvenir. » Petit traité sur l’immensité du monde, Sylvain Tesson.

 

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